Avez-vous déjà essayé de faire des macarons uniquement avec une recette trouvée sur le net ou dans la bible culinaire, du type Larousse des desserts, que vous n’ouvrez jamais ? J’ai profité des mes dernières vacances pour tester. Une catastrophe.

En discutant avec un ami qui prend des cours de pâtisserie, j’ai compris que la recette et quelques essais de suffiraient probablement pas. J’aurais pourtant dû le savoir. Bien que macarons et lasers soient un peu éloignés, Harry Collins m’avait prévenue. Il ne suffit pas d’avoir la recette, ou le protocole expérimental, pour réussir à faire.
Harry Collins, physicien à l’origine, est plus connu pour ses travaux en sociologie des sciences qu’il a d’abord menés à l’université de Bath. Collins s’inscrit dans la lignée des travaux de David Bloor, un historien des sciences qui, à quelque 600km de là, à Edimbourg, a révolutionné le champ dans les années 1970 avec une approche relativiste et un programme fort. Au long de sa carrière, les travaux de Collins ont porté sur différents aspects, comme les savoirs tacites, les controverses ou l’expertise. C’est aux premiers que nous allons nous intéresser aujourd’hui.
Un laser, des lasers
Collins n’était pas convaincu par les approches macroscopiques et quantitatives en vigueur en sociologie des sciences (études bibliométriques et enquêtes par questionnaires). Il décide à l’inverse d’étudier dans le détail des cas très précis. Au macro il préfère le micro. Il s’immerge alors au sein d’un ensemble formé par une dizaine de laboratoires nord-américains et britanniques travaillant sur les lasers. Il rencontre les chercheurs, discute longuement avec eux de leur travail et finit même par jouer un rôle actif dans la communication entre ces équipes (en indiquant à un tel les travaux de tel autre, par exemple).
A la fin des années 1960, des physiciens expérimentaux cherchent à mettre au point un nouveau type de laser, qu’en 1970 une équipe canadienne annonce avoir réussi à développer: c’est le TEA-laser. De nombreuses équipes tentent alors de reproduire leur travail mais peu y parviennent.
Elles disposent pourtant du matériel requis – le TEA-laser ne nécessite pas d’instruments et de matériaux particulier pour un laboratoire de ce champ de recherche – et des informations a priori nécessaires, à travers les publications de l’équipe d’origine. Les chercheurs communiquent entre eux de manière informelle : ils visitent les autres laboratoires, discutent au téléphone. Il est vrai que certaines équipes, sans faire de la rétention d’information, ne donnent pas forcément toutes les clés nécessaires, mais globalement la communication est plutôt ouverte entre les équipes.
Cependant, une visite à un laboratoire A étant parvenu à construire à un TEA-laser est rarement suffisante pour qu’un chercheur d’une équipe B réussisse à construire son laser. Pour Collins, cela tient au fait que l’équipe A a rarement compris elle-même tous les paramètres importants. Lorsqu’elle explique à l’équipe B comment faire, elle omet souvent, non intentionnellement, certaines informations capitales. Finalement, le moyen le plus efficace est qu’un chercheur de l’équipe A vienne sur place travailler avec l’équipe B. Le savoir nécessaire pour construire le laser circule ainsi avec le chercheur de l’équipe A.

On sait qu’on sait faire… quand on fait
Ainsi Collins observe, décrit et analyse ainsi les processus par lesquels des chercheurs se réapproprient un dispositif mis au point ailleurs. Il en titre quatre conclusions.
1. Beaucoup de savoirs expérimentaux mobilisés par les chercheurs sont des savoirs-faire qui, par définition, ne peuvent s’acquérir que par la pratique. Il ne suffit pas d’avoir le protocole ou le mode d’emploi.
2. Ces savoirs-faire ne peuvent être totalement expliqués, décrits, consignés. Ce sont des savoirs tacites : « things you can do but can’t describe how ». Collins lui-même donne l’exemple du vélo : on sait faire du vélo, on peut à peu près dire comment on fait mais on est incapable de décrire dans le détail la procédure adéquate pour faire du vélo.
3. La seule façon de faire circuler ces savoirs est de faire circuler les corps dans lesquels ils sont inscrits. A savoir: un chercheur ayant déjà construit un laser, dans le cas étudié par Collins, ou le chef pâtissier pour ceux qui préfèrent les macarons. Ces savoirs s’acquièrent par acculturation, au contact de ceux qui savent déjà.
4. Le seul moyen de savoir qu’on sait construire un laser ou réussir des macarons est d’effectivement construire un laser qui fonctionne ou de sortir du four quelques chose qui ressemble et qui a le goût des macarons (reste à définir l’étalon macaron, c’est un autre sujet). Finalement, on sait qu’on sait faire quand on a fait.
Par la suite, Collins appliquera sa méthode microsociologique à l’étude de controverses, en particulier à celles relatives à la mise en évidence d’ondes gravitationnelles. A la suite de quoi, il proposera un programme de recherche pour l’étude des sciences -the empiric programm of relativism (EPOR)- qui guidera les travaux à l’université de Bath comme le programme fort de Bloor a marqué celle d’Edimbourg.
Images Cc-C Flick : aliciagriffin et fatllama






Jean-no le 18 février 2010 à 10:31
Pour moi qui suis vaguement artiste mais engagé dans des activités de recherche universitaire (en arts), et donc souvent amené à justifier l’existence même d’une recherche en art (bien que « recherche » et « art » soient quasi-synonymes dans beaucoup de pratiques artistiques mais passons), ce texte est diablement intéressant, il montre entre autres que les sciences « dures » sont parfois aussi « humaines » ou « molles » que d’autres. J’adore l’idée d’un savoir-faire en lasers ou d’une intelligence corporelle du physicien.
Ce n’est pas si étonnant : un physicien peut comprendre comment fonctionne un vélo, mais personne ne peut en utiliser un sans être passé par l’expérience (l’expérience, un mot clé très important en art, notamment à l’université), il y a une zone de la pratique du vélo où les explications n’ont pas grand intérêt, le déclic se fait dans le corps.
Bon à part ça pour les macarons, je vous renvoie à cette série d’expériences de ma chère et tendre qui, en enlevant un maximum de procédures des recettes, tente d’en comprendre la quintessence. Avec le macaron elle y est parvenue, mais est-ce qu’elle peut le transmettre ?
Marine le 18 février 2010 à 16:29
Bonjour Jean-no,
bienvenue sur Prisme de tête. Le vélo est effectivement un exemple canonique de savoirs inscrits dans les corps et pas dans les textes. Merci pour le lien, je vais tester pour voir si ce savoir est effectivement transmissible. Merci aussi pour « l’intelligence corporelle du physicien », idée à creuser.
Je ne connais pas bien les liens entre arts et sciences – sciart comme on dit- mais cette approche est très fertile en dans les activités de culture scientifique. Je pense en particulier aux approches développer par Science Animation à Toulouse. Par exemple dans le cadre de la Novela ils amènent des chercheurs et des artistes à travailler ensemble autour d’un thème et à proposer une évènement.
Jean-no le 19 février 2010 à 00:29
Compliqué le rapport entre art et science. On peut en faire une thèse. D’ailleurs il y a eu des thèses sur le sujet. Il y a par exemple des artistes-scientifiques (qui utilisent leur pratique ou leur connaissance des sciences dans leur travail – comme Eduardo Kac et ses manipulations génétiques, les oullipistes et leurs jeux mathématiques, etc.) ; Il y a aussi des tentatives maladroites de dégager des règles artistiques (études sur ce que sont les « proportions parfaites » selon le public, etc.), qui tombent à l’eau parce qu’elles sont souvent soutenues par une grande naïveté ; On peut parler aussi des expérimentations sur les outils de l’artiste (Vinci et la cire perdue, Rembrandt et les bains d’acide pour la gravure, etc.).
Mais la recherche de niveau universitaire en art est un problème, son existence même produit pas mal de contresens, car l’organisation universitaire nous impose des outils précis (une demande de financement se fait pareil que n’importe où) alors que notre production est soit une production d’oeuvres soit une production de discours théorique, on fait des choses intéressantes mais difficiles à transmettre sous forme d’articles dans Nature ou d’applications industrielles.
Jean-no le 19 février 2010 à 00:23
Je me disais, en y repensant, que la littérature (et d’autres arts) sert précisément à transmettre certaines choses impossibles à faire passer par un discours exact. On peut trouver certaines descriptions littéraires vagues (les descriptions météorologiques par exemple), mais celles-ci permettent de transmettre (y compris à quelqu’un qui n’en a pas eu l’expérience) une perception que les descriptions rationnelles sont incapables de transmettre. En écrivant, je me rends compte que je réinvente Gilles Deleuze avec ses concepts, percepts et affects.
HOYEZ le 20 février 2010 à 13:17
J’ai bien compris cela en goûtant tes merveilleux macarons!
Chantal