Longtemps, les sciences humaines et sociales ont considéré que la psychanalyse ne pouvait être étudiée via une approche de terrain. « L’autorité des psychanalystes » est un ouvrage qui tente cependant de démontrer l’assertion inverse.
Depuis les années 60, un certain nombre de chercheurs en sciences humaines tentent de définir la fonction et les rouages de la psychanalyse. Plutôt que de s’intéresser au contenu même de la discipline, c’est-à-dire à ses concepts ou à ses méthodes, dans une approche qualifiée « d’internaliste », ces études visent à traduire les termes de la psychanalyse dans ceux des sciences sociales. Le but est d’analyser ainsi les différents facteurs constitutifs de la discipline (culturels, sociaux, économiques, politiques, etc.), dans une approche dite « externaliste ».
Le titre de l’ouvrage de Serge Moscovici, « La psychanalyse : Son image et son public » (1961) figure par exemple cette intentionnalité. Dans « La ruse de la déraison. Le mouvement psychanalytique » (1985), Ernest Gellner en arrive à percevoir la psychanalyse comme une religion, comme une torture qui répond à un besoin d’écoute, d’échange, et qui affame sa victime (i.e. le patient) en lui offrant une attention plus ou moins flottante. Nombre de travaux ont ainsi abordé les textes de Freud en se dédouanant a priori de tout jugement sur le sens du discours lui même, sur sa structure et sa logique (i.e., position internaliste), mais ont glissé malgré tout dans une prise de position épistémologique sur le contenu de la discipline… ce qui ne va pas sans questionner le statut de la démarche scientifique.

Prendre le temps d’examiner les coutures du tissu…
Plutôt que d’identifier la psychanalyse à une secte, Samuel Lézé propose de l’étudier de plus près, quitte à la qualifier au final « d’institution militante qui admet des parallèles avec l’église catholique ou les partis politiques ». Docteur en anthropologie sociale, il vient de publier « L’autorité des psychanalystes. Essais d’anthropologie politique de la santé mentale » aux Presses Universitaires de France (PUF).
Paru hier, mercredi 21 avril, l’ouvrage est le fruit d’une thèse développée autour d’une approche de terrain. Le chercheur tente de décrire, avec minutie, les pratiques inhérentes au monde psychanalytique. Non pas dans le cadre d’une cure, méthode qui s’inscrirait dans une dimension internaliste, mais via des observations menées au sein de cercles psychanalytiques et dans un hôpital de jour pour adolescents psychotiques. Ou encore, grâce à l’étude du parcours de vie des psychanalystes, par des entretiens menés auprès des patients et des professionnels à propos des raisons qui motivent une analyse, ou bien par l’exploration du tissu professionnel, sous toutes ses coutures, dans ses segmentations, ses divisions internes, son évolution, ses stratégies, etc.
Alors que la psychanalyse est un sujet polémique qui entraîne souvent une opposition radicale, ses concepts herméneutiques se retrouvent dans le langage quotidien, et parfois même chez ses opposants. « C’est ce genre d’anomalies que j’ai exploré » commente l’anthropologue. « Bon nombre d’entre elles n’ont pas été résolues, ou sont purement éludées par les sciences humaines qui ratent des éléments du puzzle en voulant aller trop vite » continue-t-il. Ainsi, assimiler Freud à un grand prêtre, l’omniprésent Freud qui divise tant, semble par trop réductionniste.
La psychanalyse rejette par exemple tout fonctionnement académique, tout enseignement formel, et la majorité des séminaires n’appliquent pas la théorie aux données cliniques, mais cherchent au contraire à théoriser ces données. Par ailleurs, les psychanalystes sont au minimum quinquagénaires, et s’installent après de longues années de pratique. Ils s’inscrivent donc dans un parcours qui requiert un investissement personnel sur le long terme. De même, le recrutement des patients (ou des « clients », selon les points de vue), ne relève pas de prosélytisme, mais s’effectue dans le sens inverse, sur un mode de recherche active du « bon psychanalyste ».
… pour faire le tour intégral de la propriété
« En montrant comment la psychanalyse se maintient, ou se renouvelle, je tente également d’aborder sa rationalité et de sortir des lieux communs qu’on lui prête habituellement » précise S. Lézé. Au final, ses conclusions se situent à l’interface d’une approche externaliste et internaliste. Elles replacent la psychanalyse dans un vaste champ médical et politique qui comprend la santé mentale. La discipline y apparaît logée dans une niche professionnelle qui complète celle de la psychiatrie. Afin de rapporter la complexité et la dimension sensible de cet univers particulier, l’auteur à choisi, pour certains chapitres, d’énoncer le texte à la première personne du singulier.
Le hasard des calendriers éditoriaux a voulu que « L’autorité des psychanalystes » soit publié le même jour que le « Crépuscule d’une idole. L’affabulation freudienne » , également écrit à la première personne du singulier, par Michel Onfray. Son titre ne va pas sans rappeler le célèbre livre de Nietzsche qui propose de « philosopher à coup de marteau ».
En oubliant de philosopher, M.Onfray s’applique dors et déjà à mettre l’aphorisme en pratique contre Elisabeth Roudinesco, célèbre psychanalyste française… Le lecteur se reportera ici et ici à leurs textes respectifs, parus sur le site Mediapart, afin de constater le niveau intellectuel vertigineux avec lequel ils s’affrontent parfois. Ce soir, l’émission « Du grain à moudre » aura pour invités Samuel Lézé et Michel Onfray. Peut-être la rigueur de l’un l’emportera-t-elle sur les humeurs de l’autre, qui pas n’a exactement écrit une oeuvre originale, ni fait preuve de la partialité censée accompagner tout travail d’historien, comme en atteste dans l’Express Alain de Mijolla, psychiatre de formation devenu psychanalyste.






yveline ciazynski le 01 mai 2010 à 18:02
Voir mon texte « réflexion éthique » sur mon blog avril 2010
Henri Jautrou le 02 mai 2010 à 12:51
Pour autant, si je critique le livre de M.Onfray (que je n’ai pas lu!) sur la base de la présentation effectuée par l’auteur ici et là, ou de critiques développées par des psychanalystes ( dont le jugement, à l’égard d’Onfray, est peut-être en partie biaisé), il faut reconnaître que la (les) psychanalyse(s) a également eu des heures peu glorieuses (conservatisme dans la condamnation de l’homosexualité dans les 70′s, abus de l’autorité clinique et intellectuelle, domination politique des freudiens, etc…) ….. comme toute science en somme (ou « institution », le but n’étant pas ici de déterminer si la psychanalyse est une science ou non).
Mais pour une question de contrainte interne (longueur d’article), il ne m’était pas possible de développer cette thématique, qui ne rentre d’ailleurs pas dans la ligne éditoriale de ce blog.
Par contre, le fait que des approches internalistes aient été développées dans une perspective externaliste, est tout à fait intéressant. Les études du professeur de littérature comparée Mikkel Borch-Jacobsen, par exemple, sont essentielles pour l’histoire la psychanalyse. On se reportera notamment aux livres:
1) Folies à plusieurs : de l’hystérie à la dépression (2002).
2) Le dossier Freud. Enquête sur l’histoire de la psychanalyse (2006).
Un second billet est programmé à ce sujet.
Le livre de M.Onfray, qui, reconnaissons-le toutefois, a l’intérêt de transmettre ces approches hors du cercle universitaire, me semble plutôt tirer sur l’ambulance…. Si sa parution avait eu lieu il y a 20 ans, en pleine « gloire » de la psychanalyse, à la limite, pourquoi pas, cela aurait été « courageux » (et venu d’un « faible ») au sens entendu par Nietzsche (dont Onfray prétend (fièrement?) reprendre le flambeau) ….. Mais se placer, maintenant, dans une position d’auteur aussi radicale, je ne trouve pas cela très honnête. D’autant qu’il serait bon de reconnaître une relative indépendance et liberté aux patients, qui sont à même d’arrêter une cure qui ne leur apporterait rien.
Mais il est vrai, pour répondre à votre texte, que l’on aurait pu attendre de la part d’un philosophe (d’autant plus d’Onfray), une réflexion sur la signification politique du besoin de parole…. bien que je reste persuadé que ce besoin (si besoin il y a) n’est pas caractéristique de notre société occidentale.
Enfin, pour conclure, M.Onfray n’est pas non plus radicalement contre la psychanalyse, comme il le dit lui même.
Le livre a d’ailleurs fait du buzz, peut-être est-ce là aussi, paradoxalement pour la psychanalyse, une manière de faire parler d’elle…..
Onfray, orfèvre bien malgré lui de la discipline ?
yveline ciazynski le 02 mai 2010 à 18:43
effectivement, l’homosexualité fut étudiée à Paris VII, dans le tiroir du diagnostique structural des perversions, jusqu’en 1990, effectivement les positions Freudiennes sur la place de la femme, nous fait bondir,…mais peut-être devons nous prendre en compte dans notre réflexion, le cadre épistémologique d’une recherche, sortir l’oeuvre de la gangue dogmatique, et n’en garder que ce qui est un champ de recherche ouvert. la psychanalyse n’est pas un soin, elle n’est pas destinée à guérir, la question est justement de penser une politique de la santé, et non du soin, ce qui est tout à fait différent.
M. Onfray, je pense bien qu’il soit un philosophe doué, n’a peut-être pu faire cette différenciation, …la psychanalyse ne répare rien;et là peut-être il y a un deuil à faire ,avant de pouvoir « se réfléchir », …: passer de la rumination populaire à la réflexion.
peut-être pourriez-vous vous reférer à la conclusion du livre de Michel Tort, Ulmien et Psychanalyste: « la fin du dogme paternel ».
Je vous remercie d’avoir accepter le dialogue , avec quelqu’un qui n’a pas de culture journalistique…donc avec des points de repère différents.
Henri le 07 mai 2010 à 23:46
Merci, pour la référence et votre contribution.
Je viens tout juste de voir passer cela sur le site/ Odile Jacob:
Illusions et désillusions du travail psychanalytique
http://www.odilejacob.fr/0207/2827/Illusions-et-d%C3%A9sillusions-du-travail-psychanalytique.html
Quelqu’un l’aurait-il lu ?
Henri Jautrou le 18 mai 2010 à 07:50
Ici, une rapide présentation du buzz suscité par le livre, extrait « le week-end du 8 mai, 4 des 10 articles les plus commentés ou envoyés sur le site du journal Le Monde concernaient cette polémique. » :
http://le-cercle-psy.scienceshumaines.com/sur-le-net-2c-pour-ou-contre-michel-onfray_sh_25594
(Le lecteur pressé sautera le premier paragraphe)
Henri Jautrou le 26 mai 2010 à 07:21
Voici un commentaire du livre de Samuel Lézé, écrit par Pierre Henri Castel, directeur de recherches au CNRS au Centre d’études santé mentale, psychotropes et société (Université Paris-Descartes, CNRS, INSERM) :
http://www.nonfiction.fr/article-3464-la_persistante_autorite_des_psychanalystes_une_enigme_pour_les_sciences_sociales_.htm
yveline ciazynski le 10 juin 2010 à 06:32
Je reviens pour vous faire partager un commentaire qui me semble peux être enrichissant pour votre réflexion, il s’agit de celui de Michel Tort, dont je vous avais parlé. vous pouvez le trouver dans son intégralité sur mon blog du 9 juin: « réflexion épistémologique ». Il est évident que le commentaire du commentaire (qui est ma propre subjectivité), ne présente aucun intérêt.