La recherche n’est pas la science | Pris(m)e de tête

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La recherche n’est pas la science

10 commentaires

Science et Recherche : voilà deux mots interchangeables, ou en tout cas très proches dans le langage commun… Pourtant, à bien y regarder, ces deux termes désignent des pratiques bien différentes.

La terre tourne autour du soleil, voilà un contenu scientifique aujourd’hui incontestable. Mais remontons le temps… Copernic, Galilée, Giordano Bruno… la bataille fait rage, l’héliocentrisme, c’est de la bombe !

Certes, tous les contenus scientifiques ne suscitent pas la même passion, pourtant ils passent tous par une phase chaude où ils sont mis en doute. Seuls certains survivent, se refroidissent, sédimentent et deviennent des vérités enseignées. Bruno Latour parle de science chaude pour désigner ces contenus non encore acceptés. François Jacob parle de « science de nuit », par opposition à la science de jour. Appelons « recherche » la science chaude et « science » la science froide.

Bien sûr, la science naît de la recherche… pourtant tout oppose science et recherche ! La science est immuable, objective, pure, plus personne ne la conteste, on l’enseigne à l’école. La recherche est incertaine, agitée par des passions humaines, en prise avec la société, polémique, … bref, qui aime la recherche n’aime pas forcément la science, et vice-versa.

La nuit de noce des scientifiques

Les étudiants des filières scientifiques sont d’abord gavés de science. Puis vient le premier contact prolongé avec le monde de la recherche. C’est pour certains une cruelle désillusion. La découverte de la science en train de se faire est bien déstabilisante : choisir un laboratoire reconnu, publier vite, gérer des relations de pouvoir, de notoriété, obtenir des financements, résister à l’échec, au doute…

Rien à voir avec la science ripolinée, apprise patiemment sur les bancs de l’université. « La longue épreuve initiatique imposée aux scientifiques est absurde et cruelle. Elle consiste […] à découvrir par soi-même la science qui se fait comme on découvrait autrefois le sexe dans l’horreur d’une nuit de noce non préparée. Mais pour la science c’est encore pire car on met longtemps à comprendre » nous dit Bruno Latour (1).

Faut-il enseigner la recherche ?

Comment mieux préparer les jeunes scientifiques au quotidien de la recherche ? Faut-il introduire l’histoire et la sociologie des sciences dans leur formation ? Bruno Latour ou Dominique Pestre n’y croient guère. Le chercheur efficace est celui qui est pénétré par son paradigme, un point c’est tout. L’exercice réflexif de prendre du recul sur sa pratique est contre-productif, comme un cycliste qui descendrait de son vélo pour se regarder pédaler.

Extrait  « Au laboratoire, y a du boulot! » (Emission Recherche en cours avec Dominique Pestre, historien des sciences)

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A contrario, Michel Morange soutient que l’enseignement de l’histoire des sciences aux futurs chercheurs enrichit sa pratique et stimule sa créativité en l’ouvrant à la pluridisciplinarité (2).

Et vous, vous en pensez quoi ?

Notes :

(1) Le métier de chercheur, regard d’un anthropologue, Bruno Latour INRA éditions, 2001

(2) A quoi sert l’histoire des sciences ?,  Michel Morange Ed QUAE, 2008

Image CC Flickr : 姒儿喵喵

Classé dans Dossiers Histoire Philosophie

10 commentaires

  1. Vincent le 25 mars 2010 à 10:26

    « La science est immuable, objective, pure, plus personne ne la conteste, on l’enseigne à l’école ». Que dire quand la 1ere puissance mondiale enseigne l’évolutionnisme de Darwin et le dessein intelligent… pourtant l’origine du monde est une science non ? en tout cas on l’apprend a l’école, ce n’est donc plus une recherche ?

    La barrière entre science et recherche n’est pas aussi franche que décrite dans cette article. Heureusement d’ailleurs, car si l’on apprend uniquement ce qui est sûr dans la vie on apprendrait jamais rien non ?

  2. jean-marc galan le 25 mars 2010 à 17:44

    D’accord avec toi Vincent. Pas de frontière nette entre science et recherche mais un continum entre des savoirs plus ou moins sédimentés, solidifiés. L’enseignement à l’école est souvent pris comme un critère de solidification, mais il n’est ni parfait ni absolu comme le démontre ton exemple.

  3. Benjamin Bradu le 26 mars 2010 à 19:33

    Vaste réflexion ! Il aurait été intéressant de creuser un peu plus comment la transformation « Recherche » ==> « Science » se réalise.

    Pour ma part, l’enseignement de l’histoire des sciences est beaucoup trop négligée dans les filières scientifiques universitaires « classiques » comme dans les Grandes Ecoles (du moins en France).

    Personnellement, j’adore quand on me « raconte une histoire » sur comment la Recherche d’une époque s’est transformée en une Science d’aujourd’hui (les intuitions, les échecs, les luttes, les idées reçues, etc.)

    Aujourd’hui, pour faire de la Recherche dans un domaine, je pense que tout le monde s’accorde sur le fait qu’il faut comprendre le cheminement des penseurs et scientifiques à travers les âges pour pleinement apprécier l’état de l’art actuel dans un domaine et aller plus loin que cet état de l’art : c’est cela que j’appelle la Recherche.

  4. Bastien Lelu le 26 mars 2010 à 20:55

    La question posée à la fin du billet mérite sans nul doute de l’être le plus sérieusement du monde, et on ne peut soupçonner ni Michel Morange, ni Dominique Pestre ou Bruno Latour de s’exprimer à la légère.

    Si pour ma part je n’arrive pas à me construire un avis tranché sur la question, je peux cependant remarquer que Michel Morange d’un côté, et Latour et Pestre de l’autre, posent des questions d’ordre radicalement différent à travers le prisme de l’histoire. Ce n’est pas du tout la même chose qui motive leurs travaux, et ceci peut contribuer à expliquer leurs divergences de point de vue.

  5. Mélodie Faury le 23 avril 2010 à 17:07

    Vaste question en effet, en plein dans mes préoccupations (de recherche justement) actuelles :-).

    Dans quelle mesure pratique quotidienne (de la recherche) et idéal (de la science) sont-ils compatibles ?
    Quels sont les effets induits par l’exercice réflexif lors de la formation de futurs chercheurs ? Comment passer concrètement au-delà de la première potentielle désillusion ? Autant de questions (et bien d’autres) que me posent les cours que je donne actuellement à des M1 Biosciences, dont l’objectif est justement cette réflexivité (qu’est-ce qu’elle veut dire au juste ?).

    Je pense en tout cas que le choix de préparer les étudiants ou non au quotidien auquel ils vont être confrontés, leur donner la possibilité ou non de « se regarder pédaler » va avec une certaine conception de ce qu’est ou pourrait être la recherche (la notion de productivité, d’efficacité) voire même, de ce qu’est ou pourrait être la science…

    J’y pense, si la recherche n’est pas la science, on pourrait se poser la question : les chercheurs sont-ils scientifiques ?
    Peut-être l’occasion d’un billet pour continuer cette discussion, tiens pourquoi pas ?!

  6. jean-marc galan le 26 avril 2010 à 17:18

    @Bastien : “…je pense que tout le monde s’accorde sur le fait qu’il faut comprendre le cheminement des penseurs et scientifiques à travers les âges pour pleinement apprécier l’état de l’art actuel…”
    Dans mon environnement professionnel (biologie labo cnrs) le cheminement des penseurs scientifiques est le cadet des soucis de 99% de mes collégues. Ils n’ont pas le temps.

    @ Melody : l’intégration de l’idée “la science n’est pas la recherche” a fait l’effet d’une bombe pour moi. Bombe qui m’a amené à me redéfinir comme un promeneur, un amateur de sciences mais pas un chercheur.

  7. Geeklhem le 30 juillet 2010 à 10:14

    Je pense que plutôt que la recherche n’est pas « toute » la science, mais elle en fait nécessairement partie. Séparer la recherche de la science c’est comme postuler que le méristème ne fait pas partie de la plante, cela me semble illogique.

    Pour moi, la science est tout sauf immuable, fixe; bien sûr, il y a les théories admises (sciences froides) et celles en cours d’établissement (sciences chaudes). Mais ce qui est très important c’est que toute théorie est vraie jusqu’à preuve du contraire : la science froide n’est jamais tout à fait gelée et peut être en permanence remodelée par la forge de la recherche. Toute certitude doit être prête à être remise en cause, renversée.

    La science fixe n’existe pas, même si dans l’état de nos connaissances actuelles il y a beaucoup de domaines où nous pensons « être sûrs de nous » il ne faut pas oublier la quantité astronomique de théorie qui ont été réfutées par le passé. Peut être faudrait-il plus insister sur cette « plasticité » de la science (en opposition au dogme qui peut lui, se payer le luxe de l’immuabilité ) dans l’enseignement ?

  8. Benjamin le 15 septembre 2010 à 10:13

    C’est marrant, je me suis beaucoup posé la question de la différence entre science et recherche, et j’en étais arrivé -à mon modeste niveau- à des conclusions différentes (entre que , passionné de la première, j’ai quitté la seconde). Pour moi, la science, froide ou chaude, est une certaine forme de connaissance, et la recherche est l’activité qui produit ou modifie cette connaissance, et encore, pas à tous les coups!

  9. Roger Robert le 07 décembre 2010 à 10:28

    La science est-elle aussi immuable, objective, pure, qu’il ne faille plus la contester ?
    La force d’attraction gravitationnelle de Newton a eu beaucoup de peine à s’imposer car elle n’a pas de support matériel, se transmet instamment et défit un peu la logique de tous. Newton lui-même s’était excusé de faire intervenir une telle force. Mais les relation mathématiques attestent la véracité de cette vision.
    Toutes nos réflexions scientifiques se réfèrent à cette gravitation. De ce fait, les bases fondamentales des sciences sont issues d’une vision qui choquait les contemporains de Newton, mais aujourd’hui le débat est clos. Plus personne n’a le droit de douter de cette gravitation.
    Or, que la science est belle lorsque la compréhension est au rendez-vous !
    Dans mon livre « Les Sciences revisitées » je démontre de façon simple et logique que la gravitation n’est pas le phénomène qui confère aux entités cette force nommée le poids.
    Tous ceux qui ont lu mon livre ou entendu mes propos sont persuadés qu’il existe une vision différente beaucoup plus logique et attendent la position de la communauté scientifique pour confirmer leurs impressions. Malheureusement, cette communauté ne daigne pas jeter un œil à l’intérieur et préfère le critiquer ou tout simplement l’ignorer. Même le monde des médias n’ose entreprendre la réflexion qui risquerait de nuire à ces éminents scientifiques.
    Une recherche fondée sur une science boiteuse est une dérive intellectuelle qui discrédite la pensée humaine.
    Soyez curieux et regardez sur mon blog ces quelques réflexions qui me permettent de dire que les sciences sont à l’aube d’une révolution… http://rogerrobert.unblog.fr

  10. Oliver Montulet le 10 janvier 2011 à 11:15

    La recherche scientifique , à ne pas confondre avec la recherche appliquée et l’expertise qui ne font qu’appliquer des techniques scientifiques, crée du savoir à travers son prisme. La mot crée est pertinemment choisi, la connaissance est toujours une invention humaine, une lecture de son environnement qui se base sur des croyances, des perceptions reçues avec nos sens (même améliorés), et nos capacités conceptuelles reçues de notre culture. Une connaissance peut être objective du point de vue scientifique, mais la science n’est pas objective. La sciences est subjective (comme toutes nos conceptualisations) car elle se fonde sur des préceptes, des croyances. La science admet, en apriori, que le monde est matériel (l’énergie étant un état de la matière), qu’il est perceptible dans sa globalité à nos sens (même si parfois, il faut des instruments pour le rendre perceptible) et qu’il est descriptible par la raison. La vérité scientifique n’est jamais acquise, le doute est une des conditions de la scientificité. Prétendre à un consensus en science est renier la sciences parce que une théorie n’est valide que du fait qu’elle n’a pas été prise en défaut. Un vrai scientifique doit toujours chercher à démonter sa théorie et solliciter de ses paires la controverse. Sans scepticisme et sans controverse il n’y a pas de science! C’est bien ce qui fait problème avec le GIEC et rend leurs travaux « ascientifiques » (en dehors du champ scientifique).
    Peut-on faire dès lors confiance aux connaissances scientifiques? Oui, tant que la théorie n’a pas té mise en défaut et pour autant que les modèles qui ont été déployés pour l’établir, eux, fassent consensus. Le consensus porte non sur la théorie mais sur le modèle ou plus exactement sur la façon dont le modèle a été établi. Ce qui valide une thèses c’est de ne pas être contredite autrement dit c’est que l’application du modèle dans les mêmes conditions reproduise le même résultat. Le souci avec la climatologie c’est qu’elle se base sur des modèles conceptuels difficiles (vu son échelle de grandeur spatiale et de temps) à mettre en œuvre. C’est ce qui explique l’importance de l’étude des paléoclimats (par carottage des glaces, analyses des sédiments…). mais le problème de ses disciplines scientifiques c’est qu’elles ont toutes leurs propres limites à leurs propres modèles. On cumule donc les limites aux limites. Au surplus pour les études géo/climato-génésiques le problème du calibrage des échelles de temps et de leurs mises en correspondance est des plus aléatoire. En effet la durée des variations est souvent inférieur à la marge d’approximation des datations. Donc la mise à l’épreuve des modèles climatiques (cumul de théories scientifiques multiples en physiques, en chimie, en dynamique des fluide, en interactions biologie-environnement etc. etc.) tout aussi consciencieusement ont-ils pu être élaborés, est non seulement impossible à exécuter en laboratoire, aux surplus inobservable dans le déroulement des évènements en cours sur une période à l’échelle géologique courte mais aussi difficilement retraçables sur base du peu de fiabilité de nos connaissances des paléoclimats. Le moindre que l’on puisse conclure c’est qu’il y a en matière de connaissances climatiques une large place pour la controverses, l’incertitude et le scepticisme!

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