François Thoreau est aspirant du F.R.S.-FNRS à l’Université de Liège, au sein du SPIRAL, Département de science politique, Faculté de droit. Dans ce cadre, ses recherches doctorales portent sur les enjeux socio-politiques des nanotechnologies.
Au mois de novembre 2009, une attaque informatique a fait une prestigieuse victime : la Climatic Research Unit. Ce centre travaille essentiellement sur la thématique du réchauffement climatique et soutient, avec le GIEC (le plus grand consortium scientifique au monde), la thèse de l’origine humaine de ce phénomène.

Dans le cadre de cette intrusion informatique, plus de mille emails et trois mille autres documents ont été détournés par un hacker anonyme, qui en a assuré la plus large diffusion possible. Le directeur du CRU, Phil Jones, a reconnu l’authenticité de la correspondance et des fichiers ainsi dérobés. Or, à cette période, la problématique du réchauffement climatique faisait bien sûr l’objet d’une actualité brûlante, avec la perspective du sommet de Copenhague (alors imminent). Cet épisode est désormais connu sous le nom de “Climategate“, une appellation qui fait référence, de manière générique, à tout conflit politique au sommet.
Il n’en fallait pas davantage pour alimenter la controverse déjà très forte qui environnait cette question. Des interprétations très diverses des documents interceptés ont été véhiculées, avec une redoutable vigueur. Pour les uns, ils établissaient une manipulation des données scientifiques à des fins politiques; ceux-ci pointaient notamment des injonctions de passer certains éléments sous silence. Pour les autres, la diffusion de ces documents était une tentative de saper le consensus scientifique existant, en ce qui concerne l’origine humaine du réchauffement climatique, reposant sur une sélection partiale des faits et leur interprétation douteuse par des climato-sceptiques.
En réalité, cette controverse n’a pas lieu d’être. Elle fait référence à une image de la science considérée comme une entité neutre et impartiale, susceptible de proposer des réponses, valides sur une base absolue et indépendante du contexte. Si l’on confronte les éléments de ce cas particulier à cette image, qu’obtient-on? D’une part, une théorie du complot: le GIEC est l’auteur d’une manipulation de grande échelle et nourrit une conspiration d’ampleur globale. Il monte de toute pièce la réalité du réchauffement climatique. D’autre part, la seconde thèse soutient que le GIEC a prouvé scientifiquement la réalité de l’origine humaine du phénomène et que cela ne souffre aucune contestation.

Or, depuis les années 1980, de nombreux chercheurs en sciences humaines et sociales ont démontré ce qu’ils ont appelé “la construction sociale des faits scientifiques” (Latour & Woolgar, 1979). Ils ont indiqué comment les recherches empiriques étaient menées dans un cadre particulier, à l’aide d’instruments spécifiques. Les données de base ainsi obtenues sont ensuite traduites dans des figures ou des graphiques. Ces résultats sont ensuite toilettés, sélectionnés et présentés dans un ordre de présentation utile, le tout donnant lieu à une publication scientifique.
N’importe quelle démonstration scientifique, ou n’importe quel objet technologique, est susceptible de faire l’objet d’une analyse similaire, démontant les mécanismes de production et de sélection de nature sociale ayant conduit à leur établissement. Il n’y a là que le processus d’une science qui se construit plutôt qu’elle ne se dévoile, que la présentation d’éléments qui s’argument, se choisissent et s’agencent en vue de solidifier la cohérence d’une démonstration particulière.
Autrement dit, la critique qui est aujourd’hui adressée aux scientifiques du CRU pourrait probablement être étendue à tout centre de recherche scientifique. Nier cette réalité – voir ce joint call - revient finalement à alimenter la controverse. En réalité, ces échanges d’emails et les confrontations de points de vue qui se sont produites sont parfaitement naturelles et n’ont pas à être pointées du doigt comme des pratiques douteuses, surtout au regard de l’importance des enjeux qui se trouvent ainsi controversés. C’est d’ailleurs la conclusion à laquelle parvient le dernier éditorial de la très prestigieuse revue Nature…
Image CC Flickr : wstera2
>> Un billet initialement publié sur le blog Citizen Brain.





