Femmes savantes | Pris(m)e de tête

Les sciences et techniques vues par les sciences de l'homme et de la société

 

Femmes savantes

9 commentaires

L’histoire des sciences se conjugue au masculin. Bien qu’en coulisses les femmes n’étaient pas si absentes que cela, il est certain qu’elles furent longtemps exclues du devant de la scène. La science officielle et son histoire restent une affaire d’hommes.

L’exclusion des femmes de la sphère scientifique n’a commencé à s’estomper qu’à la fin du 19ème siècle. Aujourd’hui elles sont les égales des hommes en principe, mais les faits résistent encore souvent. Pas étonnant dans une société qui reproduit de génération en génération les organisations sexuées des milieux de pouvoirs en faveur des hommes.

Il faut également prendre en compte une socialisation différenciée des filles et des garçons : on dit « un savant » et « un ingénieur », la rationalité est avant tout une activité masculine. L’idéal des sciences indépendantes du social, de l’histoire et de la culture en prend un sacré coup.


« La notion même de femmes et sciences est absurde. Soit une femme est une bonne scientifique, soit elle ne l’est pas ». Hertha Ayrton, physicienne (1854 – 1923) (cité par Witkowski, 2005)

L’exclusion des femmes des milieux scientifiques officiels a été une constante au cours de l’histoire. Elle s’est poursuivie jusqu’au 19ème siècle, connaissant de rares exceptions, des pionnières comme Sophie Germain (1), Ada Lovelace (2) ou Dian Fossey (3) derrières lesquelles le front s’est toujours très vite refermé.

Et aujourd’hui, les femmes n’ont toujours pas colonisé « l’espace physique et social » des laboratoires et des universités (Pestre, 2006). Ces lieux où le savoir se crée et se transmet ne seraient donc pas suspendus hors du monde, dans un refuge ou l’universalité peut se déployer sans entraves mais bel et bien inscrits dans la société, soumis à la même organisation … sexuée.

Une colonisation inachevée

Mesdemoiselles, imaginez-vous l’ambiance en cours, si vous deviez aller chaque jour à l’amphi accompagnées de votre mère… ou de votre mari ? Et bien voyez-vous, il y a encore 100 ans, c’était la règle. C’est avec réticence que les universités européennes, qui s’étaient développées à partir du 13ème siècle, ont entrouvert leurs portes aux femmes, en imposant des gardiens à cette présence étrangère et troublante dans un monde jusque là exclusivement habité d’hommes (Fave-Bonnet, 1996). En France, la première femme acceptée dans l’enseignement supérieur est Julie-Victoire Daubié, reçue bachelière à la Faculté des lettres de Lyon en 1861 (après avoir été refusée à Paris) (Tikhonov Sigrist, 2009).

Même chose pour les grandes écoles françaises, fondées après la Révolution et destinées à former l’élite scientifique et technique de la nation. L’École normale supérieure n’ouvrira ses portes aux femmes qu’en 1881, près d’un siècle après sa création. Et il sera encore plus difficile d’accéder à l’École Polytechnique : ça fait seulement 40 ans que la prestigieuse institution est mixte.

Avant cela, le gynécée polytechnicien était relégué dans une annexe : l’« École polytechnique féminine » (basée à Sault, à partir de 1925). Les femmes ont donc finalement droit aux diplômes. Mais les difficultés ne s’arrêtent pas là. L’accès à l’éducation supérieure ne leur donne au départ pas droit aux fonctions professionnelles correspondantes (recherche, enseignement…) (Pestre, 2006). Marie Curie devra ainsi attendre la mort de son mari pour obtenir une chaire à l’université, en remplacement de celui-ci (Laperche, 2004).

Cette inégalité, aujourd’hui révolue en droit, ne l’est pas dans les faits. Cela saute aux yeux dans certaines disciplines où les femmes sont quasi absentes comme les mathématiques, la physique et les sciences de l’ingénieur. Et là où elles sont plus présentes, comme la biologie ou les sciences sociales, les femmes se raréfient au fur et à mesure qu’on monte dans la hiérarchie.

Quand j’étais sur les bancs de la fac, en licence de biologie, nous étions au moins deux tiers de filles. Les travaux pratiques et travaux dirigés était assurés environ pour moitié par des femmes. Par contre, les cours magistraux étaient assurés quasi exclusivement par des hommes. Pourquoi cette évolution du sex-ratio au fur et à mesure que l’on grimpe l’échelle universitaire ? C’est que le parcours scientifique féminin est semé d’embûches.

C’est toute une aventure ! Il faut d’abord échapper au « graphique en ciseau » qui illustre les trajectoires opposés des hommes et des femmes diplômés de l’enseignement supérieur (une courbe grimpe, l’autre s’écroule, on vous laisse deviner laquelle). Ensuite, la carrière universitaire se déroule dans un « tuyau » percé de trous qui aspirent et font disparaître les effectifs féminins au fur et à mesure qu’on monte en grade. Enfin, au dessus d’elles se dresse le célèbre « plafond de verre » auquel elles se cognent la tête dès qu’elles tentent d’accéder aux postes de pouvoir (Mary & Jonas, 2005).

Méritocratie ?

En fait, l’exclusion relative des femmes des milieux scientifiques n’a rien de spécifique. Elles ont en effet été, au cours de l’histoire, exclues de tous les lieux de pouvoir (à quelques exceptions près comme Émilie du Châtelet, mathématicienne et physicienne contemporaine des Lumières). Les sciences, incarnées par les universités, les académies, les laboratoires ne font pas exception. De même, les femmes ont longtemps été exclues des lettres, des arts et de tous les lieux de production intellectuelle (4).

Elles y sont pourtant présentes, en tant qu’épouse, fille poursuivant l’œuvre du père ou encore assistante. Simplement, l’histoire ne les enregistre pas, car elles n’apparaissent pas sur la scène publique. Cela pose deux problèmes. D’abord pour la manière dont on écrit l’histoire, négligeant systématiquement la sphère privée dans son exploration. Ensuite pour la (théorique) universalité de la science.

En effet les stéréotypes de genre, comme l’asservissement des femmes aux tâches domestiques, englobent les sciences et leurs savoirs. Cela oblige à reconnaître la science comme une organisation humaine comme les autres, une institution au fonctionnement sexué, au bénéfice des hommes. L’inégalité hommes/femmes dans les milieux scientifiques est donc… normale. Néanmoins, ce constat pose problème pour une profession qui se considère comme fondée sur la méritocratie, c’est-à-dire sur un système qui privilégie les meilleurs – ceux qui travaillent le mieux – et pas une certaine catégorie sociale (ici, les hommes) (Pestre, 2006).

Alors, comment est-ce possible ? Comment, dans un métier qui tend à l’universalité, à la neutralité, peut-on observer les mêmes inégalités qu’ailleurs ? Pourquoi ne fait-il pas exception ? D’abord, on l’a dit, les sciences n’échappent pas à la discrimination à l’embauche réservée au sexe faible. Mais il y a aussi des raisons spécifiques.

Par exemple, le mode de sélection par les pairs « réunis en commission où justement les hommes sont majoritaires » (Bécarud, 2000). C’est donc la méthode de recrutement qui poserait problème ? Pas seulement. La socialisation différente des filles et des garçons est aussi en cause : elle conduit en effet les filles à s’exclure d’elles-mêmes des études scientifiques et techniques.

Les freins se montrent très tôt. Dans les livres illustrés destinés aux tous petits, les métiers ont déjà un genre. Ainsi on apprend à lire en récitant : un médecin, une infirmière, un astronome, une secrétaire… (5) De quoi vous couper l’herbe sous le pied dès les premiers pas. Ensuite, pendant toute la scolarisation se déploie un stéréotype très fort selon lequel l’exercice de la rationalité, de la logique (et en particulier la logique mathématique) sont des activités plutôt masculines (6) (Witowski, 2005). Et à la fin du lycée, on s’étonne que les filles s’orientent plutôt vers les filières littéraires ? (Laperche, 2004).

En conclusion, cette exclusion soulève deux problèmes. L’organisation sexuée des milieux scientifiques peut sembler paradoxale, gênante, pour qui considère les sciences comme universelles. Cette organisation questionne les limites de l’indépendance des sciences vis-à-vis du social.

Deuxième problème, peut être plus important : si l’organisation des sciences est sexuée, plutôt masculine, les résultats et énoncés de sciences ne seraient-ils pas eux aussi marqués par les différences de sexes ? En effet, le sexisme ne s’arrête à la proportion de chercheuses au CNRS, il va se nicher jusque dans les énoncés scientifiques. Les sciences ne seraient-elles pas alors impliquées dans la fabrication et la perpétuation des inégalités, en passant par la naturalisation des différences entre hommes et femmes ?

Notes :

(1) Première mathématicienne française enregistrée par l’histoire, née en 1776.

(2) Fille de Lord Byron, née en 1815 à Londres, auteur du premier programme informatique, en note d’une traduction du manuel de la machine analytique de Babbage.

(3) Éthologue américaine née en 1932, spécialiste des gorilles, qui révolutionna l’observation des primates.

(4) Lire à ce propos l’essai de Virginia Woolf, Une chambre à soi, Université de Cambridge, 1929.

(5) Voir à ce sujet « La domination masculine », documentaire de Patrick Jean sorti le 25 novembre 2009.

(6) A propos de ce stéréotype, laissons parler Nicolas Witkowski, auteur de Trop belles pour le Nobel : « si la femme est un être sensible et intuitif, et les mathématiques une suite d’arguments rigoureusement logiques, alors les mathématiciennes n’existent pas » cette caricature relève d’une « conception naïve des mathématiques. Au-delà de l’exercice de logique rigoureuse qui en est la mauvaise caricature scolaire, les mathématiques sont le domaine de l’intuition, du rêve et de l’imagination. Capacités typiquement féminines si l’on en croit, justement, la rumeur populaire qui se prend ainsi à son propre piège » (p.193)

Références :

FAVE-BONNET M-F. (1996) « Les femmes universitaires en France : une féminisation et des carrières différenciées« , Cahiers du Mage, vol. 1.

LAPERCHE, B. (2004) « L’intégration des femmes dans le système de la recherche en France et en Europe : état des lieux et interrogations.  » INNOVATIONS 2:20 pages 33 à 57. De Boeck Université

MARRY, C. et JONAS, I. (2005) « Chercheuses entre deux passions. L’exemple des biologistes » Travail, genre et sociétés, vol. 2, n°14, pp. 69-88. La Découverte

PESTRE, D. (2006) Introduction aux sciences studies. La découverte.

WOOLF, V., 1929 (2001). Une chambre à soi. 10×18.

Tikhonov Sigrist, N. (2009) « Les femmes et l’université en France, 1860-1914 », Histoire de l’éducation 122, p.53-70

WITOWSKI, N. (2005) Trop belles pour le Nobel : Les femmes et la science. Seuil.

Images CC Flickr : thewomensmuseum, Abominatron et JMaz Photo

Classé dans Enquêtes Femmes et sciences

9 commentaires

  1. Stéphane le 01 avril 2010 à 08:33

    Julie-Victoire Daubié: baccalauréat en 1861 (pas 1961 !)

  2. nathalie le 01 avril 2010 à 09:26

    Au lycée dans les terminales scientifiques il y a un fort pourcentage de filles (autour de 47 % ), il paraît un peu contradictoire qu’un « stéréotype très fort » ait conduit à ce résultat ?

    Autre point bizarre : ce fameux « plafond de verre ». C’est une image pas vraiment adaptée, parce que si une réelle barrière existait, il n’y aurait aucune femme à des postes de responsabilité, ou professeur d’université par exemple. Or il y en a une quantité non négligeable, et elles bénéficient de plus en plus d’une image très positive.

    Dernière remarque : le monde universitaire est basé sur une compétition féroce, les personnes qui réussissent n’ont guère de vie de famille (rentrent tard, partent régulièrement en déplacement, passent leur week end au labo ou le nez dans leurs dossiers..) Il me semble que c’est un renoncement difficile pour pas mal de femmes ?

  3. Marine le 01 avril 2010 à 09:38

    @Stéphane, c’est corrigé, merci !

  4. Marine Legrand le 04 avril 2010 à 19:52

    @Stéphane, merci d’avoir relevé cette énorme faute de frappe v:)

    @Nathalie
    A propos du plafond de verre : en effet il y a des femmes qui accèdent à des postes à responsabilité dans la recherche, et heureusement :) …mais elles sont très minoritaires : par exemple, il n’y avait au CNRS en 2006 qu’un peu plus de 10% de femmes parmi les « directeurs de recherche de classe exceptionnelle » – échelon le plus élévé pour les chercheurs du CNRS (15 femmes contre 110 hommes. Source : journal du CNRS n°221 juin 2008-)

    A propos du lycée, c’est vrai que les classes de terminale S sont plutôt mixtes. Mais après le bac? Les classes prépa math sup, par exemple, sont très masculines. Cela se ressent d’ailleurs dans les résultats d’admission aux grandes écoles : seulement 2 filles sur 40 admis au concours maths/physique/info de l’ENS Ulm en 2009 !

    Enfin, à propos de la compétition qui règne dans le monde universitaire, je suis bien d’accord, elle est féroce. Mais en quoi serait-ce un sacrifice plus grand pour une femme que pour un homme de s’y investir, au détriment de sa vie de famille ? A part la grossesse et l’allaitement, rien de spécifiquement féminin dans les moment qui la composent. Si les femmes ressentent plus durement ce sacrifice que les hommes, c’est peut être surtout à cause de cette norme encore très forte selon laquelle une femme se réalise d’abord à travers la maternité et le foyer, alors qu’un homme se réalise d’abord à travers sa carrière. Mais bientôt les « pères au foyer » seront bien vus, qui sait… et les femmes pourront être « carriéristes » si elles le souhaitent : ) !

  5. Loïc le 07 avril 2010 à 17:35

    j’aime beaucoup ce que vous faites, j’ai aussi un peu travaillé sur ce sujet, peut-être pourrions nous en discuter? :o)

  6. Marine le 09 avril 2010 à 13:18

    Bien sûr, d’autant plus que nous publierons la semaine prochaine un autre billet sur ce thème. je te contacte par mail. A bientôt.

  7. Tiphaine le 14 avril 2010 à 16:17

    @nathalie
    Les femmes craignent la compétition et ont peur des métiers qui prennent trop de temps !?
    Alors pourquoi sont-elles largement majoritaires (66%) en 1e année de médecine ? La compétition fait moins peur quand tout autour de nous nous persuade qu’on est fait pour ce métier !

  8. Edith le 23 avril 2010 à 01:00

    Merci pour cet article, bien écrit et documenté, sur un sujet trop peu souvent abordé.

    La question de la socio-sexuation par rapport au manque d’intérêt des femmes pour la science est très pertinente. Cette avenue me semble plus crédible que l’hypothèse habituelle de dispositions innées des femmes pour les sciences sociales plutôt que pour les sciences « dures ».

  9. nathalie le 28 avril 2010 à 09:32

    @marine
    puisqu’il est question des milieux universitaires il me semble justement que cette norme de la « maternité » y est beaucoup moins sensible, voire absente. De plus en plus de gens sont attentifs aux possibles discriminations et lesfemmes « carriéristes » sont très encouragées.

    Je trouve difficile de rayer d’un trait de plume le poids des contraintes biologiques : par exemple le fait qu’une femme n’aura plus d’enfants passé la quarantaine alors qu’une proportion non négligeable d’hommes refondent une famille à cet âge ne peut pas être sans conséquence sur les stratégies et l’investissement maternel.

    @Tiphaine
    je n’ai pas dit que les femmes craignaient la compétition, mais que, sur le long terme et à l’épreuve des faits, les situations très concurrentielles finissaient par être défavorables. Effectivement sur un concours à préparer en quelques années cela se ressent moins (quoique le pourcentage de de succès est plus faible chez les femmes en médecine)

    @Edith

    mais toutes les domaines sont socio-sexués; par exemple les activités de loisirs chez les jeunes enfants le sont à un point presque caricatural, sans que ça provoque beaucoup de débats….
    Est ce qu’il n’est pas irréaliste de penser qu’il puisse en être autrement ?

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