De Dark Vador à Voldemort, les grands méchants de la science-fiction puisent volontiers dans le côté obscur de l’Histoire humaine, à commencer par la Seconde Guerre mondiale et l’hégémonie du nazisme. Le dernier opus de la saga Harry Potter ne fait pas exception.

Le dernier volet des aventures du jeune sorcier – Les reliques de la mort, première partie – s’ouvre sur une scène de torture. La victime ? Le professeur Burbage, condamné à mort pour avoir enseigné aux jeunes sorciers que les Moldus – humains sans pouvoirs – sont leurs égaux et les encourager à se mêler à eux. En d’autres termes : diluer la « race »…
Un état d’esprit tout à fait inacceptable pour Voldemort, le grand méchant de la saga Harry Potter. En réaction, c’est un véritable « eugénisme des sorciers » qui se met en place sous ses ordres : rejet des individus jugés anormaux, purges des impurs, valorisation des êtres parfaits. Ni plus, ni moins que trois des piliers de l’eugénisme nazi.
L’eugénisme comme technique de puissance.
Dès son accession au pouvoir, Hitler met à exécution les idées eugénistes d’une partie de la communauté scientifique allemande (1). Une forme moderne d’un eugénisme qui apparaît dans les années 1920, notamment aux États-Unis, basée sur des faits qui se veulent scientifiques et médicaux.
On doit notamment à Henry Ford, célèbre constructeur automobile américain, l’ouvrage « The International Jew : The world’s Foremost Problem » qui rassemble les discours antisémites de l’époque. Discours qui justifient la destruction des juifs pour une question d‘hygiène politique et dont on retrouve la trace dans certains passages de Mein Kampf :
Ce sera la tâche de l’Etat du Peuple de mettre la race au centre de la vie de la communauté. Il devra s’assurer de la pureté de la souche raciale. Il devra proclamer la vérité, c’est-à-dire que les enfants sont la possession la plus précieuse qu’un peuple puisse avoir. Il devra faire en sorte que seuls ceux qui sont en bonne santé puissent avoir des enfants ; il n’y a qu’une seule infamie, pour les parents qui sont malades ou qui ont des tares héréditaires c’est de mettre des enfants au monde et dans ce cas c’est un grand honneur de s’abstenir de le faire. (2)
Pour la sauvegarde de la race aryenne, l’eugénisme nazi s’appuiera donc sur une organisation sans faille… qui apparaît aujourd’hui comme révoltante sur le plan des idées.
Une société sous le joug d’une machine à tuer
Hitler entouré de ses conseillers les plus zélés décline son idéologie par l’intermédiaire des médias et met en œuvre une propagande à grande échelle. Celle-ci est menée tambour battant par Goebbels dont l’alter ego chez Harry Potter est sans doute Dolores Ombrage. Cette dernière supervise en effet la création de pamphlets à destination du public, par exemple Les Moldus et les dangers qu’ils posent à une société pure sang pacifique.
Écho fort à la propagande nazie antisémite, et plus largement vers les minorités considérées « dégénérées » (Tziganes, handicapés, homosexuels, etc.), Dolores Ombrage prend des traits d’Himmler qui, lui, crée les premiers camps de concentration. En poste au sein du Ministère de la Magie, Responsable de la Commission d’Enregistrement des Né-Moldus, elle interroge ceux dont la pureté est soumise à débat. Les privant de leur baguette, qui reste la définition même du sorcier, elle les rend impuissants face à son jugement.
Voldemort engage, à l’instar d’Hitler, une véritable purge du monde des sorciers. Toute suspicion de « sang mêlé » est réprimée. Des rafles sont organisées afin de traduire les suspects devant la commission du ministère. Certains se feront même graver « Sang-de-bourbe » – nom donné aux sorciers métissés – sur l’avant-bras en représailles de leurs origines. La référence aux tatouages des camps de concentration fait froid dans le dos !
Mais ce n’est pas tout, le « seigneur des ténèbres » a également fait du vide au niveau politique, à l’instar de son alter ego historique. Il place des sympathisants à des postes stratégiques au sein du Ministère de la Magie et élimine les « Sang-de-Bourbe » comme les traîtres au sang. Souvenons-nous qu’Hitler réussit, par le truchement d’une loi en 1933, à révoquer 2000 fonctionnaires et 700 universitaires juifs…
D’une idéologie à une pseudo-science
Le Troisième Reich n’a pas seulement décimé, il a aussi contribué à promouvoir les êtres de race pure. Les couples mixtes sont dès lors humiliés sur la place publique et ce type d’union devient interdit. Dans les reliques de la Mort, une phrase de Voldemort suggère également cette extrémité : « Elle voudrait en plus que nous nous accouplions avec eux ».
Dans l’Allemagne de 1933, une loi instaure en juillet la stérilisation forcée des Allemands non-aryens. Des dizaines de milliers de personnes en seront victimes. Dans le même temps, un programme visant à purifier la race est mis en place, appelé le Lebensborn : il vise à l’accroissement de la race aryenne. Les pensionnaires des établissements créées pour l’occasion étaient pour la plupart des filles-mères dont l’enfant était confié aux S.S. dès sa naissance. Auparavant, un interrogatoire strict sur la pureté de leur sang leur était réservé, à l’instar de la commission orchestrée par Dolores Ombrage.
Harry Potter : un écho du passé ou un avertissement ?
Aujourd’hui encore, l’eugénisme est l’objet de débats éthiques. La manipulation génétique est envisagée dans le but d’écarter certaines maladies mortelles, sans idéologie. Mais cela n’est pas sans poser de questions : comment définir la maladie ou mutation génétique qui doit être évitée ? Pour la mucoviscidose, on s’accorde sans mal, pour le daltonisme c’est plus discutable.

Dans le même domaine, le tri embryonnaire suscite de nombreuses discussions. Aujourd’hui seule une cinquantaine d’enfants par an naissent via ce procédé, mais n’est-il pas amené à augmenter ? Pour les détracteurs de cette technique, c’est la porte ouverte à une société eugéniste… tandis que ses partisans défendent une technique encore marginale et encadrée.
Au-delà des références à notre Histoire, JK Rowling et sa saga fantastique nous alertent sur les dérives d’un futur qui n’est pas si lointain. En appelant à notre devoir de mémoire, elle nous met en garde, consciemment ou non, sur la possibilité d’un monde porté par l’eugénisme. Le jeune sorcier et le monde dans lequel il évolue nous rappellent combien ces questions restent encore bien présentes dans l’esprit collectif. Mais après tout, la fiction peut traiter de nos peurs actuelles tant qu’elle garde le recul nécessaire que procure l’imaginaire.
Notes :
1. Paul Weindling, Hygiène raciale et eugénisme médical en Allemagne, 1870-1932, La Découverte, Paris, 1998
2. Mein Kampf volume II chapitre 2 http://www.hitler.org/writings/Mein_Kampf/mkv2ch02.html
>> Photos CC Flickr : colm.mcmullan, nplove






Enro le 30 décembre 2010 à 10:38
Merci pour ce billet ! J’ai plusieurs commentaires :
- vous écrivez que l’eugénisme est « basée (sic) sur des faits qui se veulent scientifiques et médicaux » : pouvez-vous expliquer en quoi ces faits ne seraient pas scientifiques ? De ce que j’en sais, l’histoire de la génétique est indissociable de celle de l’eugénique (le terme utilisé à l’époque), les revues de génétique se faisant ainsi le porte-parole de ses développements (sociétés savantes, congrès, théories) comme ici : http://jhered.oxfordjournals.org/content/12/5/219.full.pdf+html Les généticiens et les premiers partisans de l’eugénisme sont d’ailleurs les même (Francis Galton, Pearson, August Weismann, Charles Davenport, Julian Huxley, John Haldane, Ronald Fisher…)
- en ce qui concerne les débats actuels, vous parlez des manipulations génétiques et du tri embryonnaire mais quid des tests de dépistage prénatal ? La question est difficile mais la mobilisation récente autour du dépistage auditif (néonatal celui-là) montrent que le risque de « normalisation abusive » existe… le sujet d’un futur billet ?
Lojie le 30 décembre 2010 à 14:57
Bonjour,
Super article !
Je me permet de répondre même à Enro même si je ne suis pas l’auteur de l’article. Concernant « des faits qui se veulent scientifiques », je pense que l’auteur signifiait aussi par là qu’il y a eu à la fois pour origine des faits médicaux scientifiques (qui ont notamment permis le développement de l’étude de la génétique) mais aussi des faits scientifiques bien plus discutables, tels que mesurer le volume crânien des peuples locaux durant la colonisation…
Concernant le DPN, cela coûte déjà extrêmement cher à l’heure actuelle donc la mobilisation autour du dépistage des troubles auditifs n’ira pas très loin. Par contre, il existe un vif débat autour de la trisomie21, où aujourd’hui « l’identification du 3ème chromosome sur la 21ème paire sert à supprimer le malade plutôt qu’à supprimer la maladie » (JM Le Méné). Peu d’investissement est mis au service de l’accompagnement, du suivi et du traitement de personnes/enfants atteints de T21 au profit d’un DPN très systématique en France comparé à d’autres pays européens. Pour le coup, nous sommes en pleine « normalisation. »
celya le 30 décembre 2010 à 15:02
Merci de ta remarque, tu as raison Enro, peut-être nous sommes nous mal exprimés dans l’article. L’eugénisme moderne est basé sur des faits scientifiques et médicaux. Mais c’est les dérives menées par Hitler et l’Allemagne Nazie qui ne sont cette fois-ci plus du tout scientifiques L’eugénisme moderne est apparue à la fin du XIXème siecle. Francis Galton, cousin de Darwin est considéré comme son fondateur. Il se base sur les découvertes récentes de l’époque faites en génétique et la connaissance des lois de l’hérédité. Il utilise la théorie de l’évolution de Darwin pour avoir une méthode scientifique qui permet l’amélioration des « qualités natives ». A cette époque, l’eugénisme est dans l’air du temps. Aujourd’hui avec les manipulations génétiques, les diagnostiques pré-implantatoires et également les tests de dépistage prénatal, la question de l’eugénisme est remis sur l’avant de la scène. C’est une question éthique et un sujet science-société des plus brûlant.
Ce que nous voulions exprimer par “des faits qui se veulent scientifiques et médicaux” c’est que le nazisme s’est emparé de ces éléments et les a transformés. Il y’a donc eu une réappropriation de ces faits dont la forme au final n’est plus du tout scientifique.
Cela pose la question des dérives scientifiques, et l’idée que la science n’est pas neutre, ouvrant également aux nombreux questionnements aujourd’hui que tu soulignes. De nombreux films de SF traitent de ce sujet, dont Bienvenue à Gattaca que je conseille vivement. Les avancées que nous avons pu faire en génétique posent la question des dérives actuelles, d’où la nécessité de comité éthique mais egalement d’un dialogue et d’un questionnement de tous citoyens. Pour creuser ce sujet, je vous invite aussi à découvrir le dossier: tests génétiques sur le site Science et Démocratie
http://www.sciences-et-democratie.net/dossiers-et-debats/les-tests-genetiques
Pri(s)me de tête – Journalisme scientifique | Effervescience le 31 décembre 2010 à 13:53
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