L’homme qui décortiquait les savoirs | Pris(m)e de tête

Les sciences et techniques vues par les sciences de l'homme et de la société

 

L’homme qui décortiquait les savoirs

4 commentaires

À partir des années 1970, les études de controverses scientifiques ont contribué à renouveler l’histoire et la sociologie des sciences.  En est issu un champ de recherche aux multiples dénominations :  social studies of knowledge, social studies of science, science and technology studies ou encore science, technology and society. Nous utiliserons l’acronyme STS.  Le premier à faire beaucoup parler de lui avec des études de controverses scientifiques fut certainement David Bloor.


Contre l’histoire jugée

Ce chercheur de l’université d’Edimbourg, ne vient ni de l’histoire, ni de la sociologie des sciences qui à l’époque débattent autour des travaux de Merton et Kuhn sur l’ethos de la science et le fonctionnement des communautés scientifiques. Il va s’intéresser aux contenus précis des connaissances scientifiques.

Selon lui, lorsqu’un historien se penche sur des travaux scientifiques d’un autre siècle, la première chose qu’il établit est la vérité ou la fausseté de ces travaux. C’est la science actuelle, parfois plusieurs siècles après, qui le lui permet. Si ces travaux sont justes, c’est que le scientifique a bien fait son travail, il a trouvé ce qui devait être trouvé c’est-à-dire la vérité du monde. Il n’y a donc pas grand-chose à dire.

Par contre, si ces résultats sont faux, l’historien cherche la source de l’erreur dans un dérèglement du processus scientifique en lien avec le contexte culturel, social, religieux de l’époque. Pour expliquer le vrai, on convoque la science ; pour expliquer le faux on va chercher ailleurs. Pour Bloor, cette façon de faire de l’histoire n’est autre que de l’histoire jugée : on explique le passé à la lumière du présent. Il plaide pour une orthodoxie historienne : suivre les protagonistes de l’histoire sans anticiper l’issue de celle-ci.

A l’assaut de la logique

Pour tester et défendre son approche, Bloor s’attaque à un bastion de la rationalité et de l’objectivité : la logique mathématique. Il cherche à établir qu’il n’existe pas d’unité dans la logique mathématique. Il montre qu’un énoncé, par exemple « le tout est supérieur à la somme des parties », peut, selon les mathématiciens, revêtir différentes significations : certains en concluent que les ensembles infinis n’existent pas ; d’autres en tirent une définition des ensembles infinis.

Pour Bloor, selon les situations historiques, sociales, culturelles, un sens ou un autre sera privilégié sans que cela en diminue l’objectivité. Bloor conclut de ses études que la logique mathématique est une construction humaine. Cela ne veut pas dire que la logique soit fausse, arbitraire et doive être abandonnée.

Pour Bloor, si les propositions logiques sont considérées comme vraies, c’est entre autres parce qu’elles fonctionnement. C’est la façon dont on les utilise qui leur donne le sens qu’on leur attribue (et non pas une signification intrinsèque). La pratique et les conventions aidant, elles deviennent alors des normes. Et cela fonctionne.

Tout un programme

A partir de cela, Bloor propose de mener une analyse sociologique et historique des savoirs considérés comme vrais, traitement que l’histoire des sciences réservait jusque là aux savoirs faux, aux erreurs passées des sciences. Qu’un énoncé scientifique ait été, avec le temps, validé ou rejeté, pour Bloor il faut l’étudier dans le contexte historique où il a été produit. Il avance alors quatre principes, formant son programme fort, un dispositif méthodologique destiné à guider une nouvelle sociologie des savoirs (pas seulement scientifiques).

Principe de causalité. L’ensemble des causes aboutissant à une proposition scientifique doivent être recherchées. Toute connaissance étant une construction humaine, il convient d’étudier les individus et le milieu dans lequel ils évoluent pour comprendre ce qui se joue dans les savoirs. Ainsi tout énoncé scientifique doit être rapporté au contexte intellectuel, institutionnel, culturel, social dont il a émergé.

Principe d’impartialité. Cette approche doit être appliquée aussi bien aux savoirs « vrais », encore valides aujourd’hui, qu’aux savoirs « faux », rejetés a posteriori. L’historien doit être impartial et s’interdire tout jugement sur les connaissances scientifiques étudiées.

Principe de symétrie. Les mêmes types de causes doivent être appliqués pour toutes les propositions. Les mêmes facteurs d’explications, naturels ou culturels, peuvent expliquer aussi bien la théorie gagnante que la théorie perdante. Les principes d’impartialité et de symétrie sont extrêmement proches, pour ne pas dire synonymes. Pris ensemble, ils interdisent toute histoire jugée.

Principe de réflexivité. Les principes du programme fort doivent s’appliquer à lui-même.

Les quatre principes constituent chez Bloor un dispositif méthodologique qui a guidé des centaines d’études en histoire des sciences pendant une quinzaine d’années. Le programme fort a essuyé de nombreuses critiques sur lesquelles nous reviendrons dans un prochain billet. Quoiqu’il en soit, il a formé la pierre angulaire des courants relativistes sur les sciences.

Images CC Flickr : Eusebius@Commons et jfravel

Classé dans Dossiers Sociologie

4 commentaires

  1. Déréglé temporel le 05 mars 2010 à 17:10

    « Quoiqu’il en soit, il a formé la pierre angulaire des courants relativistes sur les sciences. »

    Est-ce pertinent ou une récupération abusive?
    A priori, le programme évoqué dans ce billet ne me paraît pas relativiste en soit.
    Si je comprends bien, Bloor ne dit pas que les conclusions sont toutes de valeur équivalentes, mais qu’il faut recentrer l’analyse sur la méthode, la rigueur et le processus de création.
    Éventuellement, ça peut conduire à davantage de respect pour un scientifique qui s’est planté malgré une démarche intelligente et rigoureuse ou nuancer l’éloge d’un scientifique qui a mis dans le mille par pure chance, mais en fin d’analyse, ça ne conduit pas à prétendre que les conclusions du premier sont meilleures que celles du second (ce qui, pour le coup, serait vraiment un raisonnement relativiste). En définitive, c’est quand même le second qui aura eu raison.

  2. Marine le 07 mars 2010 à 15:52

    Tout dépend de ce que l’on appelle relativisme. On oppose souvent de façon dichotomique les approches relativistes pour lesquelles les sciences sont soumises à des déterminants extralogiques et les approches rationalistes qui tiennent les sciences pour de pures activités logiques et universelles dégagées de tout contexte historique, social, culturel, politique etc.
    Comme tu le remarques, ces travaux ne semblent pas sombrer dans un relativisme absolu selon lequel les calculs astronomiques sont à mettre sur le même plan que l’interprétation du marc de café. Cependant, ils se sont constitués en opposition à l’approche rationaliste dominante depuis le 19e (issue par exemple de la philosophie positive de Comte). Ils ont eu tendance à un peu forcer le trait et à privilégier l’explication par le social. Le rationnel devient alors secondaire voire inexistant. Le relativisme absolu n’est alors pas très loin et c’est cela qu’ont dénoncé (parfois à raison) leurs détracteurs.
    Mais soyons honnête, aucun historien ou sociologue des sciences n’est totalement relativiste ou totalement rationaliste. On est plus ou moins l’un ou l’autre. Il n’y a pas d’explication unique, le social et le rationnel ne s’excluent pas forcément, ils se complètent.

  3. Fr. le 18 mars 2010 à 22:01

    Une fois que l’on a compris que Bloor est à la fois relativiste et positiviste, on comprend mieux sa position, et on comprend aussi que les commentateurs les plus visibles dans le champ francophone (et pas les moindres : Boudon, Bourdieu) se plantent en bonne partie dans leur lecture de son programme. Latour, lui, ne se plante pas en le lisant, il a juste une opinion différente. D’autres commentateurs moins connus, comme Macherey ou Vinck, vont peut-être un peu vite en besogne (Brian également) ; une bonne explication est dans le bouquin d’Ogien sur Wittgenstein. Enfin, Gingras a la position la plus intéressante (sa sociologie du programme fort est un tour de force ; Cah. Int. Soc. 2001).

Ajoutez un commentaire

Se connecter avec :

Laisser un commentaire en tant qu'invité :

 
© 2009-2012 Pris(m)e de tête. Réalisation : Umaps Communication - Blog propulsé par Wordpress