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Les sciences et techniques vues par les sciences de l'homme et de la société

 

Pourquoi regarder les sciences par le prisme des sciences humaines et sociales

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Dominique Pestre, historien et sociologue à l’EHESS, nous fait l’honneur d’inaugurer ce nouvel espace de publication, d’échange et de débat. Il nous explique comment notre rapport aux sciences a changé depuis 30 ans et comment les sciences humaines et sociales (SHS) peuvent nous éclairer face aux grandes questions scientifiques en débat aujourd’hui.


Notre manière de voir les sciences dans la société a changé

Depuis trois décennies, nous avons abandonné l’idée de parler de la science au singulier. Nous avons également arrêté de chercher à dire d’abord ce qui la différencie. Nous avons mis au centre de nos préoccupations la variété des pratiques, du laboratoire aux modélisations, des pratiques de terrain aux techniques de classification. Nous avons regardé en quoi les savoirs scientifiques sont partiels puisque simplifiés, en quoi les preuves sont complexes et limitées.

Nous avons aussi insisté sur le fait que les questions que les sociétés posent à la science (y-a-t-il un changement climatique d’origine anthropique aujourd’hui ?) sont d’une telle complexité que les réponses ont une part intrinsèque d’incertitude et divergent parfois. Nous nous sommes aussi penchés sur ce que les techno-sciences ‘font’ aux sociétés et à la nature, aux individus, aux corps et à notre environnement. Nous avons regardé comment elles les transforment, et avons étudié les savoirs scientifiques et techniques comme outils de gouvernement des populations et des choses.

Le monde social et politique s’est transformé

Durant les mêmes trois dernières décennies, le monde s’est transformé lui aussi de façon profonde. Il s’est transformé dans ses réalités économiques (nous sommes entrés dans un régime libéral à dominante financière, comme la dernière crise l’a bien montré) et le savoir est devenu de plus en plus une marchandise brevetable ; certains acteurs ont pris une place accrue dans le jeu des savoirs (le capital risque, le Nasdaq) et l’université n’a plus la place centrale qu’elle occupait.

Le monde social s’est transformé lui-aussi, dans sa « composition » (du fait de la montée des groupes à fort capital scolaire, de la désindustrialisation, etc.) comme dans ses « subjectivités ». Nos sociétés sont devenues plus variées dans leurs identités et motivations, et les institutions classiques de la modernité ne sont plus crues sur parole. Parmi elles, « l’institution science », qui ne fait pas exception à la règle.

Le politique a changé en conséquence. Des questions autrefois définies comme privées sont passées au cœur de la sphère publique (les questions de reproduction par exemple, du fait des biotechnologies) ; les modes d’action des associations et autres ONG (pensez à Greenpeace) font dorénavant appel à l’expertise de leurs membres, souvent très qualifiés. L’autorité des administrations et des politiques n’est donc plus intouchable – mais faut-il se plaindre de cette capacité de contrôle en régime démocratique ?-, comme ne l’est plus celle des experts officiels ou des scientifiques, lorsque ceux-ci outrepassent leurs aires techniques de compétence.

De nouveaux rapports aux savoirs et aux sciences ont émergé

Le corps social a donc appris à apprendre. Confronté à un problème (une pollution locale, l’épidémie de sida, la faible prise en compte des questions environnementales), il constitue ses propres réseaux de savoir. D’autres inventent ou redécouvrent des pratiques de recherche collectives et non directement propriétaires (face à une privatisation massive dans le monde du logiciel des années 1980, par exemple).

Ces changements n’indiquent ni une montée de l’irrationalité ni une défiance accrue vis-à-vis des savoirs. La précaution n’est pas « anti-science », elle est au contraire attentive à l’incertitude qui peut entourer les savoirs, et elle est volonté démocratique de choisir sa vie et d’en débattre. Voilà la révolution copernicienne dans laquelle nous sommes.

Les questions sont vives autour des trajectoires technologiques que nos sociétés empruntent. La science universitaire et industrielle, qui en est largement responsable, est questionnée sur ses outils et ses buts. Ceci est un bien et nous devons chacun faire notre part du chemin puisque la vérité, contrairement à ce qu’on pense souvent, est socialement distribuée. Dans la plupart des débats qui importent (quelle agriculture ? quel développement ? quelle énergie ? quelle reproduction ?), les questions techniques se mêlent à des considérations politiques, culturelles, historiques. Le sociologue, l’historien, le philosophe ont autant d’éclairages à nous apporter que le physicien, le biologiste ou le mathématicien. C’est ce que Pris(m)e de tête nous propose d’explorer : les sciences vues par les sciences humaines et sociales.

Image CC Flickr : mstcweb

Classé dans Dossiers Sociologie

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