Remettre du social dans les connaissances scientifiques, c’est la révolution amorcée par Bloor et Collins dans l’étude des sciences. Si le vent nouveau est venu de l’autre côté de la Manche (respectivement, Edimbourg et Bath), les français ne furent pas en reste.

Depuis l’École des mines à Paris, Callon et Latour se sont dit que tout ceci n’allait pas assez loin et donnèrent un grand coup dans la fourmilière. Parce que finalement, s’il est bon d’approcher empiriquement la connaissance scientifique en tant que telle, de la déconstruire et de la hacher menu, pourquoi continuer à considérer la société comme une entité donnée et indivisible ?
La question que posent ces sociologues n’est plus de savoir comment les propositions des scientifiques deviennent épistémologiquement vraies (programme « classique » à la façon de Karl Popper), ni de repérer comment leur légitimité est négociée dans la communauté savante (programme « controverse » à la façon de Collins et Bloor), mais de décrire comment des énoncés, à travers des objets et des pratiques, s’imposent dans la compétition pour la survie (sociale et cognitive). Struggle for life, comme dirait Darwin. Appliquant une version extrême du principe de symétrie cher à Bloor, ils vont abattre la cloison qui séparait d’un côté la science ou la nature et de l’autre la société ou le social. Mais alors, que mettent-ils à la place ?
Et l’acteur-réseau est arrivé
Pour eux, tout se résume à un réseau d’acteurs-actions-situations-mondes. Ces systèmes sont instables mais on peut suivre leur déploiement autour d’objets techniques ou scientifiques, comme le projet de métro automatique Aramis (1), ou la culture des coquilles Saint-Jacques dans la baie de Saint-Brieuc (2). Plus besoin de faire intervenir des agents immuables humains (classes sociales, sujet…) ou non humains (gravitation, progrès…). La théorie de l’acteur-réseau propose ainsi une série de termes imagés et d’analogies. Par exemple :
- Les « inscriptions » : le laboratoire peut être vu comme un “centre de calcul” qui assemble le social et le naturel pour produire qui un article scientifique, qui un listing de données, soit autant d’inscriptions qui uniformisent et re-matérialisent le fait scientifique pour mieux le stabiliser.
- La « traduction », opération consistant à enrôler des alliés pour étendre son réseau.
Dans cette vision, on peut comprendre les interactions sociales sans recourir à la notion de société ou d’ordre social, ni distinguer les agents humains des non-humains (qui, s’ils ne sont pas dotés d’intentions, n’offrent pas moins de résistances face aux contraintes et aux traductions qu’on voudrait leur imposer).
On explique alors d’une nouvelle manière la façon dont se closent les controverses scientifiques ou les raisons pour lesquelles une invention échoue. Tout revient à des rapports entre réseaux socio-techniques et leur solidité respective. Le cas de Pasteur qui l’emporte sur les défenseurs de la génération spontanée (3) dans un réseau où figurent en bonne place les bactéries de l’air est alors sur le même plan que l’échec du projet de voiture électrique chez EDF (4). Ce dernier n’a pas enrôlé assez d’alliés et ne s’est pas érigée en « place-forte » où chacun doit passer s’il veut défendre ses propres intérêts.
Cette idée a un côté subversif : Michel Callon écrit en 1989 que « les deux propriétés qui caractérisent le fait scientifique — la capacité de résister à la critique et la faculté d’intéresser d’autres acteurs (collègues, utilisateurs) — ne lui appartiennent pas en propre : elles lui sont attribuées par les réseaux négociés et mobilisés pour le construire et pour lui fournir un espace de circulation ».
On peut affirmer par exemple que les avions ne volent pas — ou plutôt que s’ils volent, c’est grâce au réseau des surveillants aériens, des aéroports, des agents d’entretien… qui construisent et maintiennent cette faculté qui n’est pas inscrite que dans l’avion lui-même. En d’autres termes, l’avion peut voler s’il est inclus dans un réseau d’acteurs et d’action beaucoup plus large que ses deux ailes, un moteur et un pilote.
L’acteur-réseau, c’est tendance
La théorie de l’acteur-réseau a eu un fort retentissement. Elle est en effet plutôt radicale mais surtout elle permet d’expliquer de nombreux phénomènes à partir d’un formalisme simple. Les accusations symétriques d’extrémisme (relativisme) et de simplisme ont fusé également.
Mais le vrai atout de la théorie de l’acteur-réseau tient sans doute à la production prolifique de Bruno Latour, doté d’une vraie plume. En 30 ans, il a écrit 14 ouvrages, plus de 100 articles académiques et autant d’articles destinés au grand public. La mode soudaine de la pensée en réseau n’y est pas non plus étrangère. Ce n’est pas un hasard si on commence aujourd’hui à plaquer cette grille de lecture sur les immenses réseaux sociaux et rhétoriques que matérialise le web, pour la valider et lui ouvrir de nouveaux champs d’application.
Enfin, Callon et Latour insistent sur le « laboratoire étendu », un laboratoire qui inclut tous ses interlocuteurs et partenaires plus ou moins proches. Même s’ils ne participent pas directement à l’activité du laboratoire, ceux-ci jouent un rôle souvent majeur dans la définition des recherches, dans l’orientation des programmes, voire dans l’évaluation des résultats. A l’heure où l’on parle d’autonomie des universités, d’engagement des scientifiques et de recherche en plein air, l’idée fait mouche !
Notes :
(1) Latour, M. (1992). Aramis ou l’amour des techniques. Paris : La Découverte.
(2) Callon, M. (1986). « Elément pour une sociologie de la traduction. La domestication des coquilles Saint-Jacques et des marins-pêcheurs dans la baie de Saint-Brieuc » Année Sociologique n°36, pp.168-218.
3) Latour, B. (1984). Les microbes: guerre et paix, Paris: A. M. Métaillé. Latour, B. (1989). Pasteur et Pouchet: hétérogenèse de l’histoire des sciences. Eléments d’histoire des sciences. M. Serre. Paris Bordas, pp. 423-445.
4) Callon, M. (1981). « Pour une sociologie des controverses technologiques » Fundamenta Scientiae n°3-4, pp.381-399.
Images CC Flickr : Pentadact et Guillaume Lemoine







christophe le 30 mai 2010 à 10:19
le réseau est important mais la manière dont il se forme n’est pas simplement du aux efforts de ses promoteurs. Un réseau se forme en fonction des bénéfices qu’il apporte et choisi le chemin le plus court comme les neurones. EDF n’a pas su imposé la voiture électrique car celle-ci n’était pas assez compétitive. Renault va essayer de le faire dès 2011 car elle a évolué et devient intéressante économiquement grâce notamment aux aide de l’état.
Enro le 02 juin 2010 à 15:06
@christophe : Il faut voir le réseau comme un tout très large, dans lequel on peut faire rentrer cette multitude d’éléments de contexte qui font que la voiture électronique est aujourd’hui « intéressante économiquement » alors qu’elle ne l’était pas hier. Ce contexte n’est pas figé, il est également construit par des individus, des institutions et des technologies !