WikiLeaks : information, pouvoir et « démocratie » à l’ère d’Internet | Pris(m)e de tête

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WikiLeaks : information, pouvoir et « démocratie » à l’ère d’Internet

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C’est à l’Internet, le « réseau des réseaux », que l’on peut attribuer le rôle d’instrument principal de l’effort de WikiLeaks de dégonder les coffres-forts diplomatiques de la puissance américaine et d’en extraire les secrets du monde entier. Les réseaux ubiquitaires et rapides d’aujourd’hui changent le concept de secret comme ils reconfigurent la notion de transparence.

Que peut signifier un sceau de confidentialité sur un rapport d’ambassadeur quand une base de données diplomatiques peut être dévoilée en l’espace de quelques secondes ?  Jusqu’où arrive la définition de « public » – au sens d’évident et transparent – à l’ère où le citoyen est amené au coeur même des flux informationnels de la documentation soi-disant protégée ?

L’Internet ouvre la porte du pouvoir

« Ces maoïstes du Net ne se rendent pas compte qu’ils sont en train de faire la publicité d’États autoritaires dont les leaders ne prennent pas les risques liés à la liberté de pensée et de presse » avait été un des premiers commentaires politiques des importants « leaks » de décembre. Les failles logiques de ce raisonnement sont évidentes mais celui-ci souligne la grande vulnérabilité des secrets d’État que l’affaire WikiLeaks a dévoilé.

Bien sûr, les démocraties – en premier lieu la démocratie américaine – sont les plus exposées à ces infiltrations de systèmes fermés par rapport aux Etats « autoritaires ». Deux hypothèses (non exclusives) sont envisageables : soit en raison de la plus grande liberté dont jouissent les médias dans ces démocraties, soit parce qu’elles suivent des règles et des procédures établies, connues et partagées au cours d’échanges privés de données sur leurs adversaires et alliés.

Les États, y compris démocratiques, possèdent dans la boîte à outils qu’ils mobilisent dans leur exercice du pouvoir des procédures privées et des moments secrets au nom de la sécurité nationale. Mais les États démocratiques doivent désormais à leurs citoyens de plus en plus de transparence et de « publicité » car ces derniers ne se contentent plus de s’exprimer à posteriori sur un résultat déjà obtenu (ou sur l’absence de résultat). Grâce à la démultiplication et la rapidité de l’information, ils souhaitent connaître et suivre les mêmes procédés de formation, agrégation et choix des décisions.

Le fait que les mécanismes de decision-making soient tout aussi pertinents que la décision elle-même entraîne d’importantes reconfigurations de la définition de citoyen. Le citoyen qui apprend à s’informer peut imposer de connaître. Tout ce qui crée un citoyen plus informé le rend plus exigeant.

Il souhaitera que le flux d’information ne s’arrête pas, il ne renoncera pas à vivre l’histoire en direct, il saura mieux discerner tous les non-dits et les mensonges qui se cachent derrière l’arrestation de Julian Assange pour viol (ou pour harcèlement sexuel, ou pour « sex by surprise »…) quoique ce dernier veuille dire.

Il suivra les résultats du procès d’Assange mais ne manquera pas de sourire amèrement devant des chefs-d’œuvre d’ingénuité comme la déclaration du ministre des affaires étrangères italien Franco Frattini qui s’est déclaré « soulagé » que « l’encerclement international, par bonheur, ait été couronné de succès ». Il saura mobiliser l’information dont il dispose pour distinguer entre infraction individuelle, responsabilité personnelle et intérêt général, une connaissance libre et publique et en tirer ses conclusions.

Un tel citoyen saura aussi faire le tri des informations qui lui parviennent et saura mieux comprendre qui le gouverne, et comment, d’après les réactions de l’establishment politique aux différentes facettes de ce « Cablegate ». Il pourra en savoir plus sur les mécanismes du pouvoir en jugeant et observant les réactions de celui-ci face au dévoilement des secrets de la diplomatie.

Les pouvoirs face à la « tempête » Wikileaks

Il est déjà clair, pour ce citoyen, que le système politique ne comprend pas le changement de saison, en termes de redistribution de pouvoir, dont WikiLeaks est porteur. Trop de réactions ces jours-ci témoignent du manque de compréhension de ce qu’est l’Internet comme outil politique et outil de politique, des croisements entre rupture et continuité qui s’y manifestent, de la constante redéfinition de ce que signifie le terme transparence.

Comme le souligne Stefano Rodotà, l’opportunité technologique d’accroître presque sans limites la récolte des informations et la capacité de les conserver dans des bases de données toujours plus importantes a été saisie. Mais il existe de plus en plus une dichotomie entre la culture des anciennes archives (protégés par les caractéristiques physiques des supports d’archivage) et la facilité de facto croissante de récupération, accessibilité et dissémination de l’information.

Les effets politiques et sociaux de cette nouvelle dimension de la « documentalité », presque un nouveau savoir social, ont été saisis par les citoyens bien mieux que par les détenteurs des informations eux-mêmes, aveugles à l’augmentation parallèle de transparence et de vulnérabilité des données qu’elle comportait.

Au delà des contenus spécifiques des « leaks » et des réactions à ces contenus, c’est un changement des équilibres de pouvoir qui se dessine et les Etats ne pourront pas, cette fois, l’affronter avec les outils ou les armes les plus classiques (l’exorcisme du bouc émissaire ou la réduction de dynamiques sociales et politiques face à des « problèmes » d’ordre public).

WikiLeaks n’est déjà plus une urgence. Il est un modèle en train de stabiliser sa place dans la société . Sûrement déjà assez stable pour faire en soi que la « chasse aux hackers », ou le travail vers une plus grande sécurité physique et logique des bases de données, ne suffisent pas à l’extirper.

On a par conséquent besoin de stratégies politiques et institutionnelles capables de se détacher du mécanisme « give-and-take » de la pure répression, acceptant le fait que certains des anciens privilèges du pouvoir pourraient ne plus jamais être rétablis.

Rien ne sera plus comme avant pour les secrets donc… mais jusqu’où ? Finalement, c’est dans sa sélection des informations à disséminer et dans les modalités de cette diffusion que WikiLeaks, symbole du « nouveau monde » de la communication, se rapproche de l’ancien.

Ces whistle-blowers numériques ont en effet confié la sélection et la dissémination des informations à cinq grands journaux, dont les journalistes se sont engagés à éviter que la publication des documents puisse mettre en péril des droits fondamentaux ou la vie même des personnes, ou encore, puisse compromettre des opérations en cours.

La presse écrite traditionnelle, à l’aide de ses supports papier et numériques à la fois – la même presse qui est de plus en plus considérée comme une espèce en voie d’extinction – s’est vue réattribuer une forme d’autorité, tout en la mettant au service des nouveaux flux d’information : la continuité dans la révolution.

WikiLeaks est le détonateur, plus que le symbole, d’une approche institutionnelle possible, axée sur le droit à la connaissance comme opportunité démocratique. Les Etats ont plusieurs choix devant eux, mais celui de se retrancher dans les forces illusoires du secret n’en est plus un.

Comme a souligné John Naughton dans une lucide analyse pour le Guardian, « (o)ur rulers have a choice to make: either they learn to live in a WikiLeakable world, with all that implies in terms of their future behaviour; or they shut down the internet. Over to them. »

L’information change, les institutions changent. Après l’avoir reconnu, il sera question de discuter les nouveaux équilibres entre public et privé, entre transparence et confidentialité.

>> Images CC : Agents of Chaos et kevindooley

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2 commentaires

  1. Christine Carrau le 11 janvier 2011 à 14:19

    Passionnant article ! Nul doute que l’affaire Wikileaks marquera une étape décisive dans l’histoire de la démocratie. Urgent d’y réfléchir… Il sera vite trop tard !

  2. Suggestion pour une formation du citoyen adaptée à un nouveau contexte « solution de continuité le 13 mai 2011 à 20:31

    [...] qui, sinon, aurait pu n’apparaître que comme le fait de dangereux illuminés. Dans l’ensemble le réseau a très favorablement accueilli  cette manifestation de son pouvoir croissant. Il a alors été question de nobéliser  non seulement internet mais [...]

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